L’auteur
Azouz Begag, né en 1957 à Lyon, est Franco-Algérien, de parents analphabètes immigrés en France depuis 1949. Avec sa famille, ils ont grandi dans un bidonville de la région lyonnaise. Malgré des origines très modestes, il a initié une trajectoire impressionnante : homme politique, écrivain, diplomate et chercheur en sociologie urbaine au CNRS, il a été ministre délégué à la Promotion de l’égalité des chances de 2005 à 2007 dans le gouvernement de Dominique de Villepin. Il est l’auteur de plus de cinquante essais et romans. Le Gone du Chaaba, publié en 1986 aux éditions du Seuil, a connu un succès considérable et s’est imposé comme un marqueur essentiel de la culture algérienne en France.
A noter
Fondées en 2010, les éditions Erick Bonnier participent à travers leur catalogue à une meilleure connaissance des mondes arabo-musulmans. Ce nouveau titre d’Azouz Begag, paru en 2025, a également été sélectionné par le prix Mare Nostrum qui récompense une œuvre de dialogue interculturel et célèbre la diversité méditerranéenne.
Résumé
Au milieu des antagonismes religieux, des senteurs épicées et du mouvement de l’Histoire, Azouz Begag nous ouvre les portes de Damas au milieu du XIXe siècle à travers une amitié improbable entre deux figures marginalisées : Ibrahim, l’aveugle, promeneur mélancolique aux chants poétiques, et Elias, le paralytique qui a perdu l’usage de ses jambes. Par nécessité, dans cette ville aux prises à tous les tourments de l’époque, à l’intérieur même de ses murs mais également en raison des intérêts étrangers, les deux jeunes hommes vont unir leurs forces et apprendre à se dresser contre la barbarie des autres hommes.
Critique/Avis
Azouz Begag signe avec Les yeux dans le dos un roman d’une grande puissance évocatrice dans lequel la cité syrienne joue le rôle de colonne vertébrale autour de laquelle les identités se greffent, se fondent et souvent s’affrontent. En se servant du cadre historique, mais sans pour autant enfermer son récit dedans, l’auteur offre cette « fable romanesque » dans une ville qui rayonne de toutes ses splendeurs mais aussi ses ombres et le poids d’une menace lancinante qui ne cesse de croître au fil des pages. Avec des chapitres courts et une écriture haute en couleur, l’auteur nous tient entre ses mots sans jamais perdre en intensité jusqu’à la tragédie finale qui n’est pas sans faire écho aux événements de la Syrie contemporaine.
La thématique du handicap est abordée à partir de la complicité entre Ibrahim et Elias, tous les deux éprouvés par la vie et aux caractères distincts : le premier très instinctif, le second assoiffé de connaissances. Et tous deux en proie à des questions existentielles. À eux deux ils incarnent la fragilité d’un monde écrasé par la violence des hommes, mais aussi la force d’un lien qui les réunit : ce handicap justement qu’ensemble ils parviennent à dépasser :
« – Et moi ? s’esclaffa Elias en rigolant. Faudrait pas m’oublier, je suis son guide. Je suis ses yeux.
– Et moi ton transport et tes jambes ! s’amusa Ibrahim. »
Même si cette question du handicap aurait pu être approfondie davantage et reste assez secondaire dans la manière dont elle est traitée, le livre n’en demeure pas moins poignant, montrant la puissance d’une amitié face au déchaînement de l’histoire.
L’histoire
« Juillet 1860. La Syrie multiconfessionnelle est sous la férule de l’Empire ottoman. Deux jeunes garçons, Ibrahim, musulman, et Elias, chrétien, entrent dans la ville. Le premier est aveugle et porte dans son dos son ami, paralytique. L’un a les jambes, l’autres les yeux. Leur complémentarité les a amenés à nouer une belle et solide fraternité. Ils sont pauvres, orphelins, illettrés et se débrouillent comme ils peuvent pour gagner leur vie. Chaque jour, ils se rendent dans un quartier de Damas pour chanter, car Ibrahim a une voix merveilleuse qui lui vaut un petit succès dans les ruelles autour de la grande mosquée des Omeyyades.
Mais ce jour-là, le 6 juillet 1860, leur vie va changer. Alors qu’on apprend que deux bateaux de guerre, français et anglais, viennent d’arriver dans le port de Beyrouth, à cause des troubles entre chrétiens et musulmans qui se sont aggravés, ici à Damas, au Café des Rosiers, Ibrahim chante en public comme jamais auparavant. Son succès est divin. Dans la foule, un personnage haut en couleurs, célèbre en France et en Algérie pour avoir lutté contre la colonisation française : l’émir Abdelkader. Il est exilé à Damas depuis cinq ans. L’érudit a ouvert des écoles et dispense des cours de sciences, de religion et plaide pour la connaissance contre l’ignorance. Fasciné par le courage, la complicité des deux infirmes et leur succès populaire, il les invite dans sa résidence pour un déjeuner fastueux.
Hélas, le lendemain, un malheur brouille leurs rêves. Damas s’enflamme. Une foule de Druzes et de musulmans participe à massacrer les chrétiens de la ville et détruire leurs quartiers. Les morts se comptent par milliers. Avec ses troupes, les Algériens, l’émir en sauvera bon nombre qu’il recueillera dans sa maison pendant plusieurs jours. »
Interview d’Erick Bonnier, l’éditeur du livre :


